Dans les open spaces de La Défense, dans les entrepôts du Val-de-Marne, dans les EHPAD du Pas-de-Calais, le même signal revient avec une régularité qui finit par ressembler à une évidence : les gens s’arrêtent. Pas en masse soudaine, pas sous une cause unique et identifiable, mais par glissement progressif, un collègue après l’autre, un lundi matin après l’autre, jusqu’à ce que les tableaux de service présentent des trous que les ressources humaines ne savent plus comment colmater.
En 2024, les salariés du privé ont cumulé en moyenne 23,3 jours d’absence pour raison de santé. C’est presque le double de ce qu’on enregistrait en 2012. Ce chiffre, publié par le Baromètre Ayming, n’est pas passé inaperçu dans les directions générales. Mais il est possible que l’on tire les mauvaises conclusions de ce qu’il dit.

L’interprétation gouvernementale s’est orientée vers le contrôle. En juillet 2025, le Premier ministre a annoncé vouloir s’attaquer aux dépenses liées aux arrêts maladie, qui représentent désormais 12 milliards d’euros d’indemnisation annuelle — contre 7,69 milliards en 2017. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 contient une mesure limitant les premières prescriptions d’arrêt à deux semaines sans consultation de renouvellement. La ministre Amélie de Montchalin a évoqué 700 à 800 millions d’euros d’économies potentielles.
La logique est compréhensible : face à une explosion des coûts, on cherche à identifier l’abus, à resserrer les vannes. Mais les chiffres qui décrivent pourquoi les gens s’arrêtent racontent une histoire assez différente de celle d’une fraude généralisée, et le corps médical comme les syndicats ne s’y sont pas trompés en réagissant avec une vigueur rare.
Les troubles psychologiques — burn-out, anxiété sévère, dépression — sont devenus le deuxième motif d’arrêt maladie en France, représentant 16 % des cas, devant les troubles musculosquelettiques. Un quart des arrêts de longue durée leur sont directement liés. Et parmi les causes invoquées par les salariés eux-mêmes, les exigences professionnelles jugées trop fortes arrivent en tête (34 %), suivies des pratiques managériales problématiques (25 %).
Ce n’est pas un problème de mauvaise volonté. C’est un problème de structure — de la façon dont le travail est organisé, de la place que le salarié y occupe, du sens qu’il peut ou ne peut pas y trouver. Le Baromètre Empreinte Humaine 2026 indique que 11 % des salariés se trouvent en risque de burn-out sévère, soit exactement le double du niveau pré-Covid. Six ans ont passé depuis le premier confinement. L’épuisement n’a pas diminué. Il a changé de visage.
Le profil des victimes dit quelque chose d’important sur la nature du phénomène. Les jeunes salariés de 18 à 30 ans sont les plus touchés : 49 % d’entre eux ont eu au moins un arrêt dans l’année, un taux très supérieur à la moyenne nationale. Les managers, censés être les piliers de l’organisation, affichent 53 % de taux d’arrêt — en hausse de huit points sur un an.
Ces deux populations ont en commun d’être celles qui subissent le plus directement les injonctions contradictoires du monde du travail contemporain : être disponible et protéger sa santé, accepter les objectifs et refuser les dérives, s’engager et ne pas s’épuiser. Dans les secteurs de la santé, du BTP, du transport, où les conditions physiques sont déjà contraignantes, la détresse psychologique vient se superposer à une pénibilité déjà élevée.
Il est difficile, observant ce tableau, de ne pas ressentir un certain malaise face à une réponse gouvernementale qui se concentre sur la limitation des prescriptions plutôt que sur la réduction des facteurs de risque. Traiter l’arrêt maladie comme un coût à maîtriser sans traiter le travail comme un environnement à transformer revient à soigner le thermomètre plutôt que la fièvre.
La santé mentale a été érigée en Grande Cause nationale en 2025 — geste symbolique fort, qui aurait peut-être plus de portée s’il était suivi d’une politique concrète sur l’organisation du travail, le management, l’autonomie des salariés. Ces 23,3 jours d’absence ne racontent pas l’histoire de gens qui profitent du système. Ils racontent celle d’un système qui ne tient plus ses promesses.
