ÀBudapest, en avril 2026, des milliers de personnes se sont rassemblées devant le Parlement sur les rives du Danube pour attendre les résultats d’un scrutin que beaucoup avaient cru impossible à gagner. Il y avait dans cet air nocturne quelque chose d’analogue à ce qu’on avait senti à Varsovie en octobre 2023 : la conviction que seize ans de démocratie lentement démontée ne s’effacent pas en une nuit, mais l’espoir que quelque chose venait de basculer.
Péter Magyar, ancien haut fonctionnaire du régime devenu son fossoyeur, a balayé Viktor Orbán avec une ampleur que les sondages n’avaient pas entièrement anticipée. La figure centrale de l’illibéralisme européen a été battue. L’homme qui avait fait de Bruxelles son épouvantail électoral préféré allait quitter le pouvoir.

La trajectoire qui mène à cette soirée d’avril est longue, et il serait réducteur d’en faire une simple réplique de ce qui s’était passé en Pologne dix-huit mois plus tôt. Les deux pays ont néanmoins suivi un script comparable dans leurs années de dérive : réforme du système judiciaire présentée comme une « purge de l’élite corrompue », affaiblissement des médias indépendants, instrumentalisation de l’immigration comme carburant électoral permanent, et — point commun le plus révélateur — utilisation de l’Union européenne comme cible rhétorique permettant de détourner l’attention des manquements domestiques.
En Hongrie, Orbán avait porté cette technique à un niveau de virtuosité que ses alliés européens, de l’Italie à la Slovaquie, ont tenté de reproduire sans jamais tout à fait y parvenir. En Pologne, le PiS avait appliqué un registre similaire, avant d’être mis en minorité par une participation électorale historique qui a surpris jusqu’à ses propres dirigeants.
Ce qui complique l’analyse est la question Trump. Les dirigeants populistes d’Europe centrale s’étaient présentés, dès 2016, comme les précurseurs naturels du trumpisme — des politiciens qui avaient compris avant tout le monde que la critique des élites libérales, le scepticisme vis-à-vis des institutions multilatérales et le nationalisme économique pouvaient constituer une offre politique durable. Orbán était reçu à Mar-a-Lago. Il parlait de « démocratie illibérale » avec la même assurance que Trump parlait de « America First ».
Sauf que l’alliance s’est progressivement fissurée, non pas sur des désaccords de valeurs, mais sur des intérêts concrets : les droits de douane américains ont frappé les exportateurs européens sans distinction idéologique, et le retrait partiel du parapluie sécuritaire américain a contraint des gouvernements qui s’en réclamaient à trouver des réponses que
Washington ne leur fournirait plus. La révélation, en mars 2026, d’enregistrements sonores montrant le ministre hongrois des Affaires étrangères discutant avec Lavrov des moyens de contourner les sanctions européennes contre la Russie a constitué l’image la plus accablante de ce qu’était devenue la politique étrangère d’Orbán : non plus une singularité souverainiste, mais une collaboration active avec Moscou au cœur de l’Union.
Il serait tentant d’interpréter les défaites successives de Varsovie et de Budapest comme le signe que le populisme illibéral a atteint ses limites naturelles. Il serait peut-être plus juste d’observer que ces défaites ont eu lieu dans des contextes très spécifiques — économies en berne, scandales de corruption documentés, candidats d’opposition crédibles — et qu’elles ne garantissent pas une recomposition durable.
Magyar lui-même a pris soin de ne pas se présenter comme un libéral classique : il s’oppose à une ouverture migratoire, maintient des réserves sur l’envoi d’armes à l’Ukraine, et navigue sur une ligne de centre-droit conservateur qui ressemble davantage à une recalibration qu’à une rupture idéologique.
C’est sans doute ce pragmatisme qui a convaincu une fraction de l’électorat d’Orbán de changer de camp sans avoir l’impression de trahir ses convictions. La leçon polonaise avait déjà montré la même chose : Tusk n’a pas gagné en se positionnant à gauche du PiS, mais en incarnant une compétence gestionnaire que les gouvernements populistes avaient progressivement érodée.
Ce qui reste entier, dans les deux pays, est le chantier institutionnel. Les magistrats écartés, les médias fragilisés, les nominations partisanes dans les administrations : ces traces ne disparaissent pas avec un résultat électoral.
La Commission européenne a accueilli avec soulagement les nouveaux gouvernements de Varsovie et de Budapest, mais le processus de déblocage des fonds gelés, encadré par des conditions précises sur la restauration de l’État de droit, avance à un rythme qui révèle la complexité du chemin à parcourir. Le premier déplacement officiel de Magyar en Pologne — et sa rencontre avec Lech Wałęsa à Gdansk — était un geste symbolique fort. Le symbole ne suffira pas.
