Dans un appartement quelque part en France — l’adresse n’a pas été publiée, et on comprend pourquoi — une femme écoute la voix de son mari décédé lui répondre par casque audio. Elle lui parle depuis plusieurs semaines. La voix est juste, le rythme de phrase familier, les petites tournures reconnaissables. Mais son mari est mort. Ce qu’elle entend, c’est un avatar entraîné sur des années de messages, de mails, peut-être d’enregistrements.
Un griefbot, comme on commence à les appeler dans les cercles tech et chez les thérapeutes du deuil qui commencent à être confrontés à ce phénomène. On ne sait pas encore si cela l’aide à traverser la perte ou si cela la maintient dans un état suspendu, entre présence et absence. C’est justement là que réside toute la difficulté.

La technologie qui rend cela possible n’est plus spéculative. En France, la start-up HER-Memories a développé un boîtier qui enregistre voix, récits et tonalités émotionnelles de son vivant, pour construire un double numérique capable de répondre après la mort. En Chine, le secteur des clones digitaux humains représentait déjà 1,5 milliard d’euros en 2022, avec des projections de quadruplement à horizon 2025.
Et en 2024, le géant de l’IA SenseTime a franchi un cap symbolique en faisant « intervenir » son fondateur décédé fin 2023 lors de sa réunion générale annuelle — une vidéo générée par IA, présentée sans mise en garde particulière aux actionnaires réunis dans une salle de conférence. Il y a quelque chose de troublant dans cette image : un homme mort qui s’exprime depuis un écran devant ceux qui ont travaillé avec lui, comme si la conversation pouvait continuer indéfiniment à condition d’avoir assez de données source.
Ce qui relie tous ces cas, c’est la même promesse fondamentale de l’IA générative : si vous avez suffisamment de textes, d’enregistrements, d’archives numériques, vous pouvez reconstituer un pattern de communication qui ressemble de près à celui d’une personne. Ce n’est pas la personne. Les spécialistes sont formels là-dessus. Ce que produisent ces systèmes, c’est une simulation construite sur les traces que quelqu’un a laissées dans l’espace numérique — pas une extension de sa conscience, pas une continuation de son existence.
Mais pour quelqu’un en deuil, cette distinction peut sembler abstraite face à la familiarité du timbre de voix, du vocabulaire habituel, de la façon dont la personne construisait ses phrases. L’illusion est efficace. Et c’est précisément pourquoi le débat entre thérapeutes est aussi ouvert.
Certains psychologues spécialisés dans le deuil voient ces outils comme potentiellement utiles dans les premières phases de la perte, quand la rupture est encore trop brutale pour être intégrée. D’autres s’inquiètent au contraire de leur capacité à maintenir un lien artificiel qui empêche le travail de deuil de se faire — une sorte de congélation émotionnelle à distance.
La question est suffisamment sérieuse pour que le Forum européen de bioéthique à Strasbourg y consacre des sessions, posant des questions que les juristes français n’avaient pas anticipées quand la loi de 2016 sur les données personnelles après la mort a été rédigée : un avatar IA formé sur vos données appartient-il à vos héritiers ? Peuvent-ils en disposer librement ? Peuvent-ils vous faire « dire » des choses que vous n’avez jamais dites de votre vivant ?
Le mind uploading — l’idée de transférer une conscience entière dans un système numérique, avec ses 86 milliards de neurones et ses billions de connexions synaptiques — est encore, selon les neuroscientifiques, à un siècle ou deux de distance. Ce qui existe aujourd’hui est bien moins ambitieux et bien plus immédiatement problématique : des simulacres conversationnels suffisamment bons pour troubler ceux qui les utilisent.
Il est difficile de ne pas observer dans ce mouvement quelque chose qui dépasse la technologie — une résistance culturelle à l’idée que la mort est définitive, et une industrie qui a compris comment en tirer profit avant que les cadres éthiques et légaux n’aient eu le temps de se former.
