Dans un marché de Colombo en mars 2022, une femme fait la queue depuis deux heures pour acheter du lait en poudre. Elle n’en trouve pas. Le prix du pain a doublé en quatre mois. Le gaz de cuisine se trouve au marché noir. À des kilomètres de là, dans les bureaux du gouvernement, les ministres parlent encore de réformes structurelles et de perspectives à long terme. Quelques semaines plus tard, la foule envahit le palais présidentiel. Le président prend la fuite. Le gouvernement s’effondre en quelques jours. Pas à cause d’un coup d’État militaire. Pas à cause d’un scandale de corruption. À cause du prix d’un sac de riz.
L’inflation est souvent traitée comme un problème d’économistes — quelque chose qui se mesure en points de pourcentage, qui se discute dans les réunions des banques centrales, qui s’analyse avec des graphiques et des modèles. Mais ce que l’histoire récente montre avec une clarté désagréable, c’est que l’inflation est d’abord un fait physique, vécu dans les corps et les cuisines. Quand une famille ne peut plus nourrir ses enfants correctement avec un salaire identique à celui d’il y a un an, la confiance dans l’État ne se fragilise pas graduellement. Elle se brise. Et quand elle se brise suffisamment largement, les gouvernements tombent.
Le cas du Sri Lanka est le plus spectaculaire de la période récente, mais il n’est pas isolé. Au Pakistan en 2022, une inflation dépassant les 27 % en glissement annuel a transformé une crise économique déjà sérieuse en instabilité politique ouverte. Le Premier ministre a été destitué. Son successeur a hérité d’une situation économique aussi difficile, avec une population dont la capacité à absorber de nouvelles hausses de prix était épuisée depuis longtemps. Dans ces deux pays, ce qui a allumé la mèche n’était pas un déficit abstrait ou une dégradation de notation souveraine. C’était le prix du carburant à la pompe et le coût d’un repas familial.
Les démocraties avancées ont connu une version moins explosive mais politiquement tout aussi coûteuse de ce phénomène. Aux États-Unis, la vague inflationniste post-pandémique a pesé lourdement sur la perception de l’administration en place, indépendamment des politiques réellement menées — une partie importante de l’électorat a simplement associé la hausse des prix au visage du pouvoir en place.
En Grande-Bretagne, la combinaison de l’inflation et d’une série de crises politiques internes a accéléré l’effondrement de plusieurs gouvernements consécutifs en l’espace de quelques mois. En Europe, des partis gouvernementaux historiques ont enregistré des résultats électoraux parmi les pires de leur histoire lors des scrutins de 2023 et 2024, dans des pays où l’inflation avait été la préoccupation numéro un des électeurs pendant plus d’un an.

Ce qui rend l’inflation particulièrement dangereuse politiquement, c’est sa visibilité immédiate et répétée. Un chômage en hausse est une statistique que beaucoup de gens ne ressentent pas directement. Une dette publique qui se creuse reste abstraite pour la plupart. Mais un ticket de caisse plus élevé qu’il y a six mois — ça, tout le monde le voit. Toutes les semaines. Les hausses de prix des produits alimentaires et de l’énergie fonctionnent comme un rappel permanent et tangible que quelque chose ne va pas. Et dans cet espace mental, les gouvernements peinent à se défendre avec des arguments techniques.
